Chronique]
Olen'K
Sur le chemin, il y a des obstacles, des sentiments d’inachevé, des sacrifices, des gens qui nous quittent. L’histoire d’Olen’K ressemble finalement à celle de tout le monde. Tout ça, ils connaissent.
D’abord, ce groupe n’est plus trio mais duo. Patrice Debet, qui avait œuvré en compagnie de Manuel Costa et Elise Monstastier-Costa sur les premiers enregistrements, est absent des nouveaux travaux. Avec lui, Manuel et Elise avaient généré une musique protéiforme, electro-world, baroque ou plus froide, au style ouvert et dont les tournures relativement pop avaient conquis un public hétérogène. Aujourd’hui, il ne reste qu’eux deux, assumant le progrès. La pochette, signée Lionel Londeix, expose sobrement la nouvelle configuration des troupes, tout en laissant glisser pénombre sur le noyau dur. Dans l’ombre, il y a eu resserrement, concentration de l’effort. Ils cachent, en feront le moins possible. Si vous vouliez d’une caricature néogothique, peinturlurée et étincelante, chargée de dentelles, une déclamation, alors passez.
En se recentrant, Olen’K suit la logique de l’entonnoir : il a pris un certain nombre d’éléments, certains hérités du passé, puis a élagué, progressivement. Sa musique y a gagné quelque chose de strict, a laissé un peu de côté les mélodies charmeuses qui firent le menu de "Silently Noisy" ou "The Floating World".
"7.1" est le résultat de cette épure : une écorce, un sacrifice partiel de la Pop. Au début, Elise et Manuel avaient ramené en studio des ossatures décrites par eux-mêmes comme "poppy", avaient d’ailleurs commencé à poser des choses aux odeurs nous semblant sympathiques : eighties, chaloupe, basses à la New Order et consorts.
Et puis d’un seul coup, virage. Il leur est apparu une voie autre : une radicalité qu’ils n’avaient qu’effleurée auparavant, sur certains titres de "The Floating World". Allez. Courage, face à l’évidence.
Faire table rase.
"7.1", c’est cela : un tournant ; un album, double, exposé d’une essence qu’ils ont cherchée, qu’ils commencent à trouver. Cette fois, ils le disent, ils ne regrettent absolument rien.
Ces deux volumes restent distincts parce que partagés dans leurs thèmes et leur approche sonore. Le premier dessine la condition cruelle de celui qui débarque sur un territoire inconnu de lui-même ; un endroit censé promettre mais où l’espoir peut être déçu, où méfiance et rejet de celui qui est déjà là s’expriment voire gouvernent. Questions d’identité nationale, frontières culturelles, acceptation/rejet/emploi/existence sociale. Olen’K ne fait pas la leçon, il dit simplement le mal qu’il a à constater ce bordel, à voir la difficulté croissante des hommes à vivre ensemble.
Le second volume est un décorum : un western fait d’inquiétudes, de peurs existentielles, de détresse familiale, une question sur soi et l’évocation de cette solitude qui nous attend tous, tôt ou tard.
Le premier volume est un disque rigoureux, clinique. Rythmiques programmées, textures planquées sous le beat, voix satellite. Olen’K dresse une table d’un raffinement sophistiqué, et l’empreinte de Rémy Pelleschi (Mlada Fronta), qui a enregistré et mixé les deux volumes, est ici particulièrement sensible. C’est une vraie collaboration, un menu composé de formes allégées, contenus pesants.
Le son s’avère plus mécanique et froid que par le passé ("Nomad" ouvre le bal, glaçant) mais les voix d’Elise Monstastier-Costa confèrent à l’ensemble une chair, souple parfois mais inflexible dans son but. La voix est un crayon qui trace les fragilités de l’esprit, une vie qui n’abdique pas. Derrière, c’est le sort des hommes qui se joue. Ceux qui trouveront la mort dans le voyage ; ceux qui, saufs, ne rencontreront aucune pitié sur la terre promise. Ils seront les déçus, leur enfer sera partout. Dans ce présent qui les nie, dans ces origines qu’ils ne peuvent plus rejoindre.
Le groupe fixe une substance qui enveloppe et dérange tout à la fois (détresse sourde sur "Children", un morceau qui tient à cœur à Manuel ; rythmiques de fantômes et d’ombres sur l’étiré "Real Mess", un des grands morceaux du premier volume de "7.1"). Le duo hypnotise tout autant lorsqu’il en appelle, dans une optique retenue mais à connotation cold/electro/industrielle, à l’héritage des sons froids des années 1980 ("Exile", très fort premier single issu de "7.1", premier clip vidéo aussi pour Olen’K, réalisé avec goût et précision par Thierry Irissou de Rosa Production et William Windrestin).
Il y a aussi la tension de la danse, version non festive, visite groovy au Père Lachaise ("Merry-go-Round"). Les choix sont radicaux et tout se termine, croit-on, sur une ambiance aquatique ("Frontier"), mais…
… rien n’est moins sûr. Allez en plage 71, vous verrez bien.
Le second volume a une connotation plus intimiste et sa formulation musicale s’en ressent.
Ici, l’électronique se fait moins voyante, le groupe articulant des squelettes sonores plus naturels en essence : sons issus des instruments joués, doigts en action, bruit de la pulpe de chair sur la corde, basses saturées (le merveilleux "Red Hunter", hommage au grand-père). Il y a bien encore cet effet hypnotique et ces textures de glace qu’on trouvait sur le premier volume (l’ouvreur et superbe "Queen’s Departure", voix d’une vérité totale sur tapis répétitif et percussion vitale). Mais souvent, Olen’K revient à ce minimalisme et ce dépouillement qu’atteignit, autrement, le premier EP "Half Asleep". Le contenu est éminemment personnel (le père, en cause sur "What I can’t say"), les parcours personnels et familiaux d’Elise et Manuel transparaissant au plus fort sur ce second volume de l’album. Le groupe se retrouve ici dans un exercice difficile : suggérer ce qui a fait la vie, ce qui fait qu’on en est là sans se dévoiler outrancièrement.
Intimisme, pas pornographie.
Body and soul.
Les tripes ne sont pas à l’air, c’est le contraire : ce second CD est fait de suggestion et de ressenti, un spleen érotisé. Car il y a là une sensualité, trouble, qui se dégage des choses. Elle en émerge parce que le groupe sait pertinemment ce que sous-tend l’érotisme : ce n’est pas un décret, un affichage. C’est le volume, drapé d’un mystère. Quelque chose qui naît aussi de conditions magiques. Les références cinématographiques participent de cela, balisent l’imaginaire. Elles et leur western morriconien parsèment curieusement les contenus, comme si à travers l’économie des notes, Olen’K visait les espaces les plus grands. Il y a là une cinématographie, quelque chose de chorégraphié en douceur, une renaissance imaginée ("Encore") et, sur le global, une résonance singulièrement touchante. Une humanité. Si vous rentrez dans ce disque, vous n’en sortirez plus. Olen’K s’y fait plus brumeux que sur le premier volet, chaque morceau constituant une surprise tout en gardant le ton de la confidence.
Tout se termine, croit-on, sur un chant de solitude ("Inner Landscapes", basses et voix love-love), mais rien n’est moins sûr. Allez encore en plage 71, vous verrez bien. Une autre lumière y perce, elle nous attend tous. Espérons le.
Tracklisting :
CD1
01. Nomad
02. Children
03. Exile
04. Abyss
05. Real Mess
06. Frontier
07. Merry-go-round
71. Asylum
CD2 :
01. Queen’s Departure
02. Red Hunter
03. Part of this
04. Il Serpente d’Oro
05. What I can’t say
06. Encore
07. Inner Landscapes
71. Zephyrus
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