La seule vérité qui puisse être considérée se niche dans le vécu : celui des parties à l’affaire, en l’occurrence des accusatrices et un défendeur, ces moments que les parties ont partagés et qu’elles retracent lors des entretiens avec leurs représentants légaux, qu’elles revivent sous le feu des questions du juge. Tandis que les réseaux sociaux bruissent de résumés télévisés, d’impressions et de grands titres, la justice se doit de rester sur les rails d’une reconstruction par la factualité : rapprochement de cette vérité de l’instant vécu, socle de la qualification juridique, condition suprême du jaillissement d’une vérité que la société puisse enregistrer. Mais dans le système américain, outre le jeu de la prescription (grand classique des constructions du droit), une justice privée, conventionnelle, peut aussi éclipser les chances d’une vérité publique. Le juge ne pose plus de questions à partir du moment où les parties concluent un accord. Seul alors se poursuit le bruissement du monde : océan de supputations, de pour, de contre.
Séances au prétoire et réunions de négociations ont grevé l’agenda de Marilyn Manson, Brian Warner au civil, et de ses représentants depuis la première mise en cause de la personne du chanteur, à partir de février 2021 pour violences psychiques et sexuelles. Le consensualisme est au cœur des débats. Son ancienne compagne, l’actrice Revan Rachel Wood, est à l’initiative, suivie par plusieurs autres femmes (dont l’actrice Esmé Bianco), évènements à partir desquels un environnement d’affaires – le label, le manager – se désolidarise du chanteur. Et à l’heure où paraît l’opus XIII chez Nuclear Blast – nouveau label de Manson – au moins deux évènements de procédure complètent la toile de fond : abandon d’abord des poursuites en diffamation lancées par Manson contre Evan Rachel Wood, et acceptation par lui du paiement de lourds frais engagés par elle dans le cadre de cette étape judiciaire, laquelle aura duré plusieurs années. À propos de cet abandon, l’avocat de Manson, Howard King, parle pour son client – mû sur l’action en demandeur – de "clôture d’un chapitre de sa vie." En parallèle et toujours au moment où sort One Assassination Under God Chapter 1, les autorités en charge de l’affaire n’excluent pas de nouvelles poursuites après étude de nouveaux éléments de "preuve" (de leur propre terme). Jusqu’à la période de sa sortie, One Assassination Under God Chapter 1 se trempe de l’encre du marasme, et nul ne peut prédire, à l’heure à laquelle nous couchons ces mots, si les mois qui suivront changeront quelque chose à l’affaire.
Le contexte de la parution fait de ce disque un objet d’études singulier.
Elle signe d’abord une persistance à faire vivre l’art – les singles ont connu fort retentissement – dans un contexte propice à une forte dispersion dans la réception publique de l’œuvre. De nouveaux débats ne manqueront pas de surgir autour de la tension (la désarticulation) entre temps judiciaire et logiques commerciales.
Les affaires restant pendantes au moment de la composition du nouvel album, la matière textuelle du disque interrogera per se. Vous supputerez forcément à propos de ce qu’elle dit du vécu de l’accusé, tandis que la parole des demandeuses s’y prête moins, cantonnée qu’elle reste aux espaces des prétoires ou à l’intermède des représentants légaux lorsqu’elle a les médias pour destinataires – et où elle ambitionnera, à son tour, de refléter une situation vécue ou un argument qui alimente la reconstruction d’une factualité. Les agendas s’entrechoquent, les voies diffèrent.
Le verbe de One Assassination Under God Chapter 1 est imagé, exercice dont le chanteur est coutumier et qui fonde une partie de son succès. À ceux qui le veulent d’interpréter la scène de mise à mort du morceau éponyme (Everybody showed up for the execution / But nobody would show their face / To shoot you in the back of the head / And call it sacrifice / They don't deserve to even say your name / Sacrifice / Not a sacrifice / Not a sacrifice / Not a sacrifice). À ceux qui le veulent de cerner la part des secrets qui hante les nuits et vous dévore de l’intérieur ("As sick as the Secrets within"). À ceux qui le veulent d’interpréter la portée du mot "sacrifice", sa récurrence dans le verbe des chansons, dans les titres. Vous interpréterez tout, et vous le ferez par le prisme de votre ressenti, votre vécu, votre vision du personnage de Manson, votre répulsion ou votre attachement à sa fantasmagorie. Il n’y a pas dans le monde un Marilyn Manson, il y en a autant que de pensées ou de sentiments projetés sur lui.
Quoi qu’il en soit, et quelle que soit la vérité vécue par les acteurs centraux de l’action judiciaire, le terme audace est susceptible de s’appliquer à l’initiative – qui ne brave aucune interdiction – consistant à sortir le disque. Parce que son contenu se situe dans la zone grise : celle dans laquelle macère un ressenti, un inconfort. En réexposant dans la lumière celui vis-à-vis duquel les poursuites pénales ne sont pas épuisées, One Assassination Under God Chapter 1 crée un nouveau spectacle dans un champ tonal que d’aucuns pourraient percevoir comme celui du plaidoyer. Mais le plaidoyer est le domaine réservé de l’avocature.
Alors non, One Assassination Under God Chapter 1 n’est pas simplement un disque. Mais s’il s’était cantonné à l’être, s’il avait pu n’être abordé que sous l’angle du spectacle qu’il offre, et qui parfois est intense, nous aurions pu en rester à considérer qu’il est largement le meilleur album du groupe depuis The Pale Emperor (2015), lui aussi enregistré et produit avec Tyler Bates. Qu’il contient des ambiances dignes de la plus grande époque créative (période considérée : Antichrist Superstar > Holy Wood). Qu’il porte plusieurs grands morceaux, ceux en lesquels renaît ce son hanté et qui a "fait la réputation". C’est le cas sur le titre éponyme, autant que sur le premier single "As sick as the Secrets within " ou encore sur "Death is not a Costume". Dans ces moments-là, Manson retrouve indéniablement superbe et force évocatoire.
Ailleurs, les formats concentrent des gimmicks appréciés des adeptes (les singles "Sacrilegious" et "Raise the red Flag"). Prend alors forme comme une réponse à des attendus, codification susceptible de rassurer les fans sur le maintien d’une force : celle de la marque.
Quoi qu’il arrive et quand bien même aucune vérité ne puisse jaillir d’une forme peinte, sculptée ou d’une vibration sonore, et quelque issue judiciaire qu’il advienne, One Assassination Under God Chapter 1 prendra une place qui ne sera pas que celle de l’œuvre d’art. Mais nous ne sommes pas, aujourd’hui, au point de savoir laquelle elle sera. Parce que le présent fuit, tel une suite d’éclipses : les malheurs de la vie des parties estompent l’art, et vice-versa, au fur et à mesure que s’égrènent les agendas respectifs du juge et de dévoilement de l’art. Beauté et chaos, art et vie : les mélanges inextricables.